Ce qu’a vraiment fait Kerviel expliqué à tous
La version de Jérome Kerviel confirme celle de la Société Générale: il a bien effectué des transactions frauduleuses qui faisaient courir un grand risque a la banque, et les a volontairement dissimulées. Le débat s’oriente maintenant plus sur les responsabilités, les défaillances qui ont permis ces dissimulations, le degré de connaissance de chacun, la réaction de la Société Générale, mais pour mieux comprendre ce débat il convient de comprendre vraiment ce qu’il s’est passé, par des termes simples et un peu plus clairs que l’image du chauffard qui change de voiture au moment du controle radar qu’a par exemple utilisée Daniel Bouton.
Tout d’abord, revenons sur la tache normale de Jérome Kerviel. Jérome Kerviel est un trader qui pratique l’arbitrage.
En quoi cela consiste-t-il?
L’arbitrage consiste à repérer des incohérences sur les marchés, et à en tirer partie pour réaliser un gain pas forcément important mais peu risqué (puisqu’on est sur que le marché va corriger ces incohérences). Prenons un exemple simple. Admettons que le trader joue sur le marche européen et le marche allemand. Ces marchés sont assez fortément corrélés (c’est-à-dire que souvent quand l’un monte, l’autre monte aussi, et de meme pour la baisse). Hier, de bonnes nouvelles sont tombées en Allemagne. Elles vont avoir un impact sur le marché allemand. Elle vont aussi avoir un impact sur le marche européen, mais on suppose que cet impact sera plus faible car le marche européen est plus diversifié. On suppose donc que le marché allemand va mieux performer que le marché européen.
Le trader achete donc pour 100 euros de contrat sur le marché allemand, et vend pour 100 euros sur le marche européen.
Si à la fin de la journee, le marché allemand est à 108, et que le marché européen est à 107, le trader aura donc fait un bénéfice de 8 sur ses contrats allemands (initialement achetés à 100) et perdu 7 sur les contrats européens (initialement vendus à 100). Il gagne donc 1 euro.
Si le marche allemand est à 96, et le marche européen à 95, il perd 4 euros sur le marche allemand (puisqu’il a acheté a 100 et vendu a 96) et gagne 5 euros sur le marche européen. Il gagne donc aussi 1 euro.
Ses risques sont donc limités, puisqu’il joue sur la différence de deux indices qui varient toujours plus ou moins dans le meme sens. Le fait qu’il équilibre son portefeuille en vendant d’un coté, et en achetant de l’autre s’appelle “la couverture”: quelle que soit l’orientation des marchés, une de ses positions sera toujours gagnante, et “couvrira” tout ou partie de l’autre. Les gains sont minimes, et les risques limités, donc on joue de gros montants.
Que reproche-t-on à Jérome Kerviel?
Apparemment, Jérome Kerviel aurait volontairement omis de se couvrir. Pour revenir à l’exemple précédent, Kerviel aurait par exemple typiquement acheté des contrats allemands, sans vendre de l’autre coté des contrats européens. Il ne veut donc plus profiter d’une légere différence entre le marché allemand et le marché européen, mais clairement parier sur la direction que prendra marché allemand, en espérant faire de plus gros gains. C’est interdit par la banque car le risque est grand! Admettons que suite à une mauvaise nouvelle, les marchés chutent completement. L’arbitragiste va perdre de l’argent sur le marché allemand, mais recupérer autant, et meme plus espere-t-il sur le marché européen! Kerviel qui, lui n’a parié que sur le marché allemand va se retrouver avec de fortes pertes!
C’est pour cela que sa banque lui interdit de spéculer sur la direction des marchés: c’est trop risqué pour y miser d’aussi grosses sommes. Alors Kerviel a fait semblant de faire son boulot. Il a fait semblant de se couvrir et de vendre des contrats européens. Il faisait ainsi croire qu’il faisait les pertes et les profits normaux d’un trader arbitragiste. S’il gagnait 20 sur le marché allemand, il faisait croire qu’il avait perdu 19 sur le marché européen en se couvrant, pour ne pas éveiller les soupcons.
La banque pensait donc que son argent était quasiment en équilibre, avec 100 joués à la hausse d’un coté, et 100 joués à la baisse de l’autre, alors que seulement une seule de ces deux opérations était réellement effectuée. Aux services de controle qui lui demandaient de prouver que son portefeuille avait bien 100 contrats européens, il transmettait de faux mails certifiant qu’il avait bien ces contrats. Celà ne derangeait pas la banque qu’il mise 50 milliards sur la hausse d’un indice s’il était couvert par une mise équivalente jouée à la baisse. La banque regardait juste la difference entre les deux positions. Mais vu qu’il ne misait que d’un cote, la banque risquait de perdre purement et simplement les 50 milliards, puisqu’il n’y avait pas de position contraire pour la couvrir.
Voila ce qui ressort des premieres déclarations de la Société Générale et de Jérome Kerviel.
Alors sur quels points ne sont-ils pas d’accord?
La défense de Jérome Kerviel consiste à dire que la banque savait ce qu’il faisait, et le tolérait tant qu’il gagnait de l’argent. La banque prétend qu’elle ne savait rien de ce que faisait ce trader, qu’elle croyait qu’il faisait normalement son travail car il a fourni des fausses informations à chaque fois que la banque a eu un doute sur ses opérations et lui a demandé de les justifier.
La Justice devra trancher et déterminer jusqu’ou Kerviel a enfreint les regles, si ses agissements étaient tolérés ou si simplement les controles pour les détecter n’ont pas fonctionné.
J’espere que cet exemple volontairement simplificateur permettra à ceux qui n’ont pas une grande connaissance des marchés financiers de mieux comprendre ce qu’il s’est passe et mieux apprécier les enjeux qui se posent pour la suite de cette affaire.
Tags: arbitrage, Jerome Kerviel, Société Générale, trader, trading
23 février 2008 à 16:26
Merci pour l’article qui décode assez bien l’affaire Kerviel. J’aimerais savoir s’il était possible de publier dans le journal de notre école votre partie sur l’arbitrage.
Benjamin
25 mars 2008 à 7:35
Une chose m’échappe concernant l’arbitrage et l’exemple proposé …
Si j’anticipe de bonnes nouvelles allemandes , je suis long de 100 sur dax et Short de 100 sur eurostoxx et que la nouvelle tombe mauvaise , contrairement aux attentes, inversement , le marché allemand ne devrait il pas etre plus élastique que l’européen ? cad , le DAX chute à 90, le perds 10 sur le long et eurostoxx , par exemple , chute aussi, mais de 8 (car moins élastique à cette nouvelle “nationale ” que le dax ), je gagne 8 , certs , mais je perds au final , 2 …Si cet exemple est valable , cela veut dire que l’on fait qd meme un peu de directionnel (car on anticipe le sens de l’orientation du marché induit par l’impact de la nouvelle allemande), mais dont l’effet est atténué par la couverture …
et les surprises , elles doivent exister assez fréquemment , qd meme , d’autant plus que je liisais que Kerviel ne misait pas tellement sur des événements ponctuels , comme les nouvelles faisant l’objet de consensus et donc , anticipées , mais sur des orientations plus globales du marché , sa direction , en se faisant une opinion , en lisant les journaux , ce qui m’a un peu choqué , car assez léger …Un trader de la Sogé il a quels moyens analytiques et techniques comme critères de décision ? lire les journaux et se faire une opinion (je dis ça lorsque la couverture est respectée ) ?
d’autre part , il y,a pas mention de stop dans l’exemple plus haut …on gagne 8 sur dax , et on perd 7 sur eurostoxx , mais , sur le marché européen, on est pas stoppé d’ici -7 ?dans mon exemple , si le stop fonctionne à -5, je perds 5 sur dax , je gagne 8 à priori sur eurostoxx, mais là aussi , si eurostoxx , fait le plus bas de la journée à 92, suite à la tombée de la nouvelle , cela suppose que j’ai vendu au plus bas du marché , soit , le scénario le plus favorable pour moi (on est stoppé dans l’autre sesn , on peut plus jouer sur la corrélation inverse ) .dans ce cas , a t on un stop suiveur ? admettons que oui, et qu’il est à -2 , donc , j’aurais vendu à 94 sur eurostoxx, soit un bénéfice que de 1, pas génant , mais il doit y avoir une multitude de possiblités …
Notamment aussi, par rapport à l’exemple d’origine plus haut , n’est il pas passible d’envisager , long Dax , on fait 108, mais on fait 109 , malgré tout sur eurostoxx,qui surperforme soit perte de 1 globale …(je ne sais pas si possible ça …)