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Point de vue sur l’Affaire Kerviel. Du partage des responsabilités

Aujourd’hui on apprend enfin les premières explications de Jérôme Kerviel. Celui-ci dit, je le cite: «je ne peux croire que ma hiérarchie n’avait pas conscience des montants que j’engageais, il est impossible de générer de tels profits avec de petites positions. Ce qui m’amène à dire que lorsque je suis en positif, ma hiérarchie ferme les yeux sur les modalités et les volumes engagés. Au quotidien, au titre d’une activité normale avec des engagements normaux, un trader ne peut générer autant de cash.»

Soit. Mais dans le même temps, Jérôme Kerviel reconnait de nombreux éléments qui contredisent cette thèse! Il dit être certain que sa hiérarchie soit au courant, sans citer aucun exemple de mails ou de discussions où il aurait parlé de ses dépassements. Il reconnait même avoir tout fait pour les cacher! Veut-il nous faire croire qu’il faisait des faux mails en pensant secrètement que toute sa hiérarchie savait qu’ils étaient faux? Veut-il nous faire croire qu’il a pris tant de soin pour cacher ses activités a ses superieurs en étant persuadé qu’elles étaient connues d’eux malgré ces précautions? Sa défense devrait évoluer dans les prochains jours, car cette position entre aveux de dissimulation et partage des responsabilités parait difficilement tenable.

Il parle de la pratique du matelas, qui consiste a déplacer des pertes ou des gains pour les faire apparaitre dans un exercice antérieur ou postérieur. Cette pratique, présente dans toutes les entreprises, où l’on prefere lisser les résultats et déclarer deux fois de suite 50 de bénéfice plutot que 100 de bénéfice puis 50 de pertes, n’a rien a voir avec les prises de risques que Kerviel reconnait.

Sa défense, essayant de faire partager son chapeau ne tient donc pas. Reconnaitre que l’on a cache de telles operations en prenant toutes les precautions pour ne pas se faire prendre et prétendre croire que le management a certainement du les découvrir malgré cela en feignant les ignorer me parait trop bancal.

Cependant, si le trader parait être indiscutablement LE coupable de la fraude, les responsables qui ont involontairement permis cette affaire restent à être identifiés et sanctionnés. On ne peut s’en tenir à lui et à ses patrons.

Comme je l’indique dans le précédent article, il ne s’agit pas pour moi de la tête de GEDS, ou du top management de la SG. Certes ils portent des responsabilités, comme tous dirigeants. Mais les renvoyer parce que leur N-5 ou N-6 n’a pas su empêcher une fraude serait surtout satisfaire les medias, les politiques, tous ceux qui veulent voir du sang, et j’ai du mal a comprendre les effets bénéfiques que cela pourrait avoir sur le futur de la Société Générale, bien au contraire.

Les responsabilités sont a chercher du côté de ce fameux middle-office. Certes, les autres services de la banque ne changent pas plus souvent de mot de passe qu’eux, mais les conséquences de cette négligence sont variables suivant les services et les applications.

Quand il s’agit d’applications de contrôle, on ne peut admettre que leur sécurité soit si faible qu’une personne elle même controlée puisse les manipuler. On a beaucoup entendu parler des dirigeants, des supérieurs du trader, mais peu du département risques. Ont ils été sanctionnés? La banque a pris des mesures. Le changement de l’ensemble des mots de passes par tous les employes en témoigne, même si de source interne on sait que seul 1 employé sur 5 a pour l’instant respecté cette consigne au sein du groupe. Mais aucune information ne semble filtrer sur ce fameux middle-office, qui a recu les faux mails de Kerviel sans les contrôler, qui n’a jamais detecté ses positions, etc.

Un problème comptable se pose aussi. Apparemment, Kerviel dissimulait ses gains par de fausses pertes. Ils sous-valorisait donc son portefeuille. Il a pu berner le contrôle interne, mais comment se fait il qu’un controle externe ne réconcilie pas les informations internes et les flux avec l’extérieur, pour vérifier que la valeur des actifs réellement détenus par la banque n’est pas différente de celle affichée dans ses livres de comptes. Il ne s’agit pas de produits compliqués, un future sur indice est très simple a valoriser!

Le département risque devrait se demander s’il est normal que ce soit le trader lui meme qui fournisse les documents de ses contreparties, avec une falsification des mails possible et simplissime, ou s’il ne devrait pas plutot y avoir des échanges directs entre le back office du trader et le back office des contreparties pour être capable de réconcilier n’importe quelle transaction que prétend avoir fait le trader, sans qu’il n’intervienne jamais dans ce processus de réconciliation.

Les responsabilites indirectes paraissent donc nombreuses, et les systemes de contrôle a revoir. Le plus grave étant qu’au cours de son expérience en middle office, Jérôme Kerviel (et surement d’autres agents) a detecté des failles permettant des fraudes sans tenter ni de les signaler, ni de les neutraliser, en espérant peut-être déja en tirer profit dans le futur! L’acte parait donc premedité!

Pour moi, ce n’est donc pas la chaine directe au-dessus de Kerviel qui aurait du sauter, mais plutot celle qui etait censée contrôler ses opérations, s’assurer que tout était normal par des moyens sûrs, vérifiables, et pas seulement par une seule source: le trader. Loin de moi l’idée de dédouaner de toute responsabilité le management direct de Jérôme Kerviel, mais je pense que ne pas avoir vu est moins grave qu’avoir permis. Et même si ce management doit bien sûr être sanctionné, il fau savoir graduer les responsabilités, pour mieux prévenir ce genre de problème. Ce problème, même ce ne sera peut-être pas à cette échelle, se reproduira, car vous avez beau prendre toutes les précautions du monde, à partir du moment où vous confier de telles sommes à une personne, en lui demandant de les miser en les risquant de manière très mesurées, vous courrez toujours un risque. Il est toujours beaucoup plus aisé d’éviter une attaque de l’extérieur qu’une malveillance de l’intérieur. Le frère de Kerviel l’a prouvé lui même: aucune entreprise, a fortiori les banques, n’est à l’abri de l’employé indélicat, même s’il est vrai que ce sont surtout les sommes mises en jeu que les actes eux mêmes qui sont terrifiants dans cette histoire.

Enfin, des questions se posent sur l’avenir de GEDS. Si la survie de ce département ne parait pas menacée, sa compétitivité incroyable beaucoup plus. L’affaire Kerviel pèse sur la crédibilité des vendeurs, surtout auprès de clients qui ont souvent dans leurs critères de sélection la réputation de l’établissement. GEDS risque aussi de perdre des talents, les ressources humaines de la Société Générale ayant elles mêmes avoué en interne avoir detecté une recrudescence d’approches de chasseurs de têtes voulant profiter de ce moment de faiblesse. Même si la direction parait prendre ses précautions pour éviter un exode, la conjonction de difficultés liées a la réputation de la banque, d’un bonus moindre, et d’offres accrues de la concurrence pourrait provoquer des départs.

Quant à l’attraction de la Société Générale auprès des jeunes diplomés, elle semble beaucoup moins menacée. Les jeunes talents continueront comme aujourd’hui à à la fois détester cette entreprise élitiste aux armées de stagiaires sans grandes perspectives d’embauches et à désirer ce leader qui leur permet aussi d’acquérir une expérience valorisante sur leur CV, et dont ils rêvent souvent d’intégrer les rangs.

Au sujet de l’avenir de la Société Générale, les mêmes qui pensaient déceler en la mise en accusation du trader une escroquerie destinée à couvrir des pertes de subprimes ou de trading, les mêmes qui croyaient déjà tenir un exemple d’injustice quand ce trader a été mis en acccusation par la Société Générale (qui n’a pas vu Marc Touati exprimer des doutes sur la version de la Société Générale sur toutes les chaines de télévision, et leur faire visiter sa petite salle de marchés…), ne donnent plus très cher de la peau de la banque. Je serai prudent à ce sujet. Bien sûr, il faut admettre qu’avec un cours de bourse pareil pour des profits potentiels pourtant élevés, la Société Générale est une cible de premier choix. Mais le contexte actuel ne m’apparait pas beaucoup plus favorable que durant toutes ces années de spéculation sur une fusion ou un rachat. Il faut savoir que le marché du crédit est bloqué! Les banques ne se font plus confiances, ne se prêtent plus les unes aux autres, restreignent de manière drastique leur financement. Et je ne vois aucun établissement capable de réussir une attaque sur un établissement de plusieurs milliards d’euros rien que sur ses fonds propres! Citigroup, souvent cité auparavant est au plus mal. Les autres n’ont pas forcément les moyens, et une banque étrangère sait à quoi s’en tenir en France, même si le champ d’action des politiques pour défendre la banque parait limité, et se résumer à pousser les autres géants français à devenir des chevaliers blancs.

Alors, un consortium? L’attaque conjointe BNP Paribas - Crédit Agricole relève pour moi plus du fantasme que de la réalité jusqu’à présent. Certes, ce plan rapporté par le Guardian peut paraitre séduisant. Mais la BNP lorgne-t-elle vraiment sur un si grand réseau de détail? Voudrait elle avoir pour concurrent de sa banque d’investissement, leader incontesté en France, une redoutable alliance entre SGCIB et Calyon? Calyon, qui d’ailleurs va bientot devenir Crédit Agricole CIB veut-il vraiment se relancer dans une fusion, ayant à peine achevé sa digestion du Lyonnais?

Alors certes, tout est possible, surtout après la brèche ouverte par le démantèlement d’ABN Amro, mais je ne vois aucun des plans cités en ce moment aboutir, alors que des plans bien plus nombreux et plus probables n’ont pas abouti depuis 10 ans. Wait and see.

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